Cabinet André Letzel

Sexsomnie

Un trouble du sommeil mal connu

Sexsomnie : comportements sexuels pendant le sommeil

© Adobe Stock · Image 2100913306

Une personne dort et pourtant, elle parle, se déplace parfois, touche son ou sa partenaire, se masturbe ou initie une relation sexuelle. Le lendemain matin, elle ne se souvient de rien. Cette situation paraît inconcevable. Pourtant, elle correspond à un phénomène aujourd’hui reconnu en médecine du sommeil : la sexsomnie.

La sexsomnie désigne la survenue de comportements sexuels pendant le sommeil, alors que la personne n’est pas pleinement consciente de son comportement. Les manifestations sont très variables : des vocalisations à caractère sexuel, des mouvements du bassin, caresses, masturbation, la recherche du contact avec une autre personne, jusqu’à l’initiation d’un rapport sexuel et parfois rapport sexuel complet. L’épisode est généralement suivi d’une amnésie totale ou partielle (Andersen et al., 2024 ; Rossi et al., 2023).

La sexsomnie appartient à la famille des parasomnies du sommeil NREM, comme le somnambulisme ou les éveils confusionnels. Elle est aujourd’hui considérée comme une forme particulière de trouble de l’éveil (Dubessy et al., 2017 ; Mavroudis et al., 2026).

Comment peut-on avoir un comportement sexuel tout en dormant ?

Dans nos représentations habituelles, nous opposons en général deux états : soit nous sommes éveillés soit nous dormons. Les recherches sur les parasomnies montrent une réalité plus complexe. Lors d’un épisode de sexsomnie, le cerveau connaît un éveil incomplet. Certains systèmes impliqués dans la motricité et les comportements peuvent être activés tandis que les régions participant davantage à la conscience de soi, au jugement et au contrôle volontaire restent encore dans un état proche du sommeil.

Les chercheurs parlent de dissociation entre les états de sommeil et d’éveil. Cela permet de comprendre comment une personne peut accomplir des gestes relativement complexes sans disposer de la conscience qui accompagne normalement ces comportements. Les travaux récents décrivent ainsi une dissociation entre activation motrice et éveil cortical incomplet (Mavroudis et al., 2026). L’amnésie au réveil constitue également une caractéristique fréquente. La personne découvre parfois ses comportements par le récit de son ou de sa partenaire (Rossi et al., 2023).

La sexsomnie est-elle fréquente ?

Sa fréquence exacte reste difficile à établir. Une enquête en population générale retrouvait des comportements sexuels amnésiques pendant le sommeil chez 7,1 % des personnes interrogées au cours de leur vie. Chez les personnes présentant régulièrement du somnambulisme, environ 10 à 15 % rapportent occasionnellement des comportements sexuels dont elles ne gardent aucun souvenir (Rossi et al., 2023).

Des travaux plus récents parlent d’une prévalence vie entière comprise entre 7 et 10 %, avec 6,1 % des personnes interrogées rapportant un comportement récent dans une enquête (Shapiro et al., 2026). Ces chiffres invitent toutefois à la prudence. Ils proviennent principalement de questionnaires. Ils indiquent donc qu’une proportion non négligeable de la population qui rapporte au moins une expérience compatible avec la sexsomnie ; ils ne signifient pas qu’environ une personne sur dix présente un trouble régulier réelement diagnostiqué. Les données cliniques restent d’ailleurs relativement limitées. La littérature scientifique est encore largement constituée de cas individuels et de petites séries de patients (Mavroudis et al., 2026).

Qu’est-ce qui peut favoriser ces épisodes ?

Comme pour d’autres parasomnies, différents facteurs peuvent favoriser les éveils incomplets : privation de sommeil, stress, consommation d’alcool, horaires irréguliers et fragmentation du sommeil (Mavroudis et al., 2026 ; Rossi et al., 2023). L’apnée obstructive du sommeil constitue notamment un facteur déclenchant bien documenté. Dans certains cas, traiter l’apnée réduit ou fait disparaître les épisodes (Rossi et al., 2023). La consultation cherche à comprendre l’ensemble du sommeil de la personne : existence ancienne d’un somnambulisme ou d’autres parasomnies, fréquence et circonstances des épisodes, témoignage du partenaire, médicaments et substances consommées, rythme de vie, privation de sommeil et éventuelle pathologie du sommeil.

Une vidéo-polysomnographie peut être proposée. L’absence d’épisode sexuel pendant une nuit passée au laboratoire n’exclut cependant pas nécessairement le diagnostic. Les travaux récents recommandent précisément une évaluation multidimensionnelle, plutôt que la recherche d’un test unique qui permettrait de dire : « cette personne est sexsomniaque » (Mavroudis et al., 2026 ; Shapiro et al., 2026).

L’expérience du ou de la partenaire

C’est ici que la question médicale se confronte directement à celle de la sexualité et du consentement. Pour la personne qui présente une sexsomnie, apprendre qu’elle a eu un comportement sexuel dont elle n’a aucune conscience peut provoquer la honte, la culpabilité, voir des inquiétudes ou encore de l’incrédulité. Pour son ou sa partenaire, l’expérience peut être très différente. Être réveillé par des caresses sexuelles, une masturbation sur son corps ou le début d’un rapport auquel on n’a pas consenti peut être vécu comme intrusif, angoissant, voire traumatique. Les conséquences relationnelles, conjugales et psychosociales de la sexsomnie sont rapportées dans la littérature (Andersen et al., 2024 ; Rossi et al., 2023).

L’absence d’intention chez la personne endormie peut coexister avec l’absence de consentement de son ou sa partenaire : reconnaître la première ne diminue en rien la réalité de l’expérience vécue par la seconde.

Le fait d’avoir habituellement des relations sexuelles au sein d’un couple ne constitue pas un consentement permanent. Un accord donné avant de s’endormir pose lui-même des questions lorsque la personne endormie ne peut plus exprimer, maintenir ou retirer son consentement. Shapiro et ses collègues insistent précisément sur l’information des deux partenaires, l’évaluation des risques et la protection des personnes susceptibles d’être exposées aux épisodes (Shapiro et al., 2026).

Sexsomnie et responsabilité pénale

C’est probablement la question la plus sensible soulevée par la sexsomnie. Imaginons qu’une personne soit accusée d’avoir imposé un acte sexuel à quelqu’un et affirme ensuite : « Je n’en avais pas conscience, je dormais. » Comment distinguer une véritable parasomnie d’une explication construite après les faits ?

La médecine légale connaît parfaitement cette difficulté. Une amnésie déclarée ne constitue pas un diagnostic de sexsomnie. Et l’affirmation « je dormais » encore moins. L’évaluation recherche un faisceau d’éléments convergents : antécédents de somnambulisme ou de parasomnie, comportements similaires déjà observés par des partenaires, caractéristiques habituelles des épisodes, circonstances de survenue, état de la personne avant et après les faits, facteurs déclenchants, consommation d’alcool ou de substances, pathologies du sommeil et résultats d’éventuels examens spécialisés (Holoyda et al., 2021 ; Shapiro et al., 2026).

L’expertise doit également examiner d’autres explications possibles, notamment un comportement conscient ou une simulation de la sexsomnie. Cette possibilité est explicitement prise en compte dans la littérature médico-légale (Holoyda, 2024 ; Holoyda et al., 2021). Ainsi, un diagnostic de sexsomnie ne se déduit jamais du seul récit de la personne mise en cause et ne permet pas, à lui seul, de conclure à son irresponsabilité pénale. L’expertise médico-légale doit notamment examiner la réalité du trouble, les circonstances de l’épisode, la possibilité d’un contrôle volontaire et les explications alternatives (Holoyda, 2024 ; Shapiro et al., 2026).

La question de la responsabilité pénale doit être distinguée du diagnostic médical. En droit français, l’article 122-1 du Code pénal prévoit qu’une personne n’est pas pénalement responsable si, au moment des faits, un trouble psychique ou neuropsychique a aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. Si le discernement était seulement altéré ou le contrôle des actes entravé, la responsabilité pénale reste engagée, mais cette altération est prise en compte par la juridiction dans la détermination de la peine (Code pénal, art. 122-1).

Déterminer si la personne se trouvait, au moment des faits, dans un état de parasomnie l’empêchant de contrôler ses actes appartient à la justice, qui s’appuie notamment sur les expertises médicales et psychiatriques.

Une grande partie de la littérature judiciaire disponible concerne toutefois des pays de common law et utilise notamment la notion juridique d’« automatisme ». Ses conclusions ne peuvent donc pas être directement transposées au droit français. Ces travaux montrent néanmoins combien l’établissement de l’absence de contrôle volontaire nécessite une expertise rigoureuse (Holoyda, 2024 ; Holoyda et al., 2021).

La connaissance du risque ?

Un premier épisode totalement imprévisible et un nouvel épisode chez une personne qui sait depuis plusieurs années qu’elle peut avoir des comportements sexuels pendant son sommeil ne posent pas les mêmes questions.

Que se passe-t-il si elle connaît le risque mais continue à dormir auprès d’une personne susceptible d’être touchée ?

  • Si elle consomme volontairement beaucoup d’alcool alors qu’elle sait que cela favorise ses épisodes ?
  • Si elle ne traite pas une apnée du sommeil identifiée comme facteur déclenchant ?
  • Si elle dort auprès d’un enfant ou d’une personne vulnérable malgré des épisodes antérieurs ?

Ces questions ne permettent pas de déduire automatiquement une responsabilité pénale : celle-ci dépend des faits et de leur qualification juridique. Elles introduisent cependant une question importante dans l’évaluation médico-légale : la prévisibilité du risque et les mesures prises pour éviter une récidive (Holoyda, 2024 ; Shapiro et al., 2026).

Quelle prise en charge

La prise en charge poursuit deux objectifs : réduire les épisodes et protéger les personnes concernées. Elle commence par l’identification des facteurs qui favorisent la parasomnie : dette de sommeil, horaires irréguliers, stress, alcool, substances, médicaments ou troubles associés. Une apnée du sommeil doit notamment être recherchée et traitée lorsqu’elle est présente (Andersen et al., 2024 ; Rossi et al., 2023).

Des interventions psychologiques et comportementales sont également utilisées. Une revue systématique portant sur les parasomnies NREM retrouve notamment la psychoéducation, l’hygiène du sommeil, différentes psychothérapies, la relaxation, les réveils programmés, l’extension du temps de sommeil et des approches cognitivo-comportementales. Le niveau de preuve reste cependant limité, une grande partie de la littérature étant constituée d’études de cas et de petites séries (Mundt et al., 2023).

Des traitements pharmacologiques, sont également utilisés dans certaines parasomnies NREM et dans certains cas de sexsomnie. Les données disponibles restent toutefois limitées et reposent encore largement sur des séries cliniques et des observations individuelles (Andersen et al., 2024 ; Mavroudis et al., 2026).

Enfin, lorsque les comportements impliquent potentiellement une autre personne, la sécurisation de l’environnement de sommeil devient une composante de la prise en charge. Dormir séparément peut être nécessaire pendant une période. Une attention particulière s’impose lorsque des enfants ou des personnes vulnérables vivent au domicile (Shapiro et al., 2026). Traiter une sexsomnie consiste aussi à prendre au sérieux le risque qu’elle peut représenter pour autrui.

Conclusion

La sexsomnie est fascinante parce qu’elle brouille les frontières que nous pensions évidentes : entre dormir et être éveillé, agir et vouloir agir, comportement et intention.

Mais dès qu’une autre personne est impliquée, elle nous confronte à des questions beaucoup plus concrètes :

  • Peut-on accomplir un acte sexuel sans avoir conscience de l’accomplir ?
  • Comment établir qu’une personne dormait réellement au moment des faits ?
  • Une absence de souvenir suffit-elle à parler de sexsomnie ?
  • Comment distinguer un automatisme nocturne d’un comportement volontaire ?
  • Que devient le consentement lorsque l’un des partenaires dort ?
  • Comment entendre l’expérience de celui ou celle qui a subi le comportement alors que l’autre affirme ne l’avoir jamais voulu ?
  • Et quelle responsabilité prend une personne qui connaît son trouble et sait qu’il peut exposer quelqu’un d’autre ?

La médecine peut apporter des éléments de réponse sur le fonctionnement du sommeil et établir qu’une sexsomnie authentique existe. Elle ne peut, à elle seule, répondre à toutes ces questions.

Comprendre le comportement sans écarter la question du consentement, reconnaître l’absence possible d’intention sans minimiser l’expérience vécue par l’autre, et accompagner la personne concernée afin que la connaissance de son trouble contribue aussi à prévenir de nouveaux épisodes.

Références

Andersen, M. L., Schenck, C. H., & Tufik, S. (2024). Understanding sexual parasomnias: A review of the current literature on their nature, diagnosis, impacts, and management. Sleep Medicine Clinics, 19(1), 21–41. https://doi.org/10.1016/j.jsmc.2023.10.002

Avidan, A. Y. (2024). The parasomnias, “What lies beneath”. Sleep Medicine Clinics, 19(1), xv–xvii. https://doi.org/10.1016/j.jsmc.2023.12.005

Dubessy, A.-L., Leu-Semenescu, S., Attali, V., Maranci, J.-B., & Arnulf, I. (2017). Sexsomnia: A specialized non-REM parasomnia? Sleep, 40(2), zsw043. https://doi.org/10.1093/sleep/zsw043

Holoyda, B. (2024). Forensic implications of the parasomnias. Sleep Medicine Clinics, 19(1), 189–198. https://doi.org/10.1016/j.jsmc.2023.10.010

Holoyda, B. J., Sorrentino, R. M., Mohebbi, A., Fernando, A. T., & Friedman, S. H. (2021). Forensic evaluation of sexsomnia. Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law, 49(2), 202–210. https://doi.org/10.29158/JAAPL.200077-20

Mavroudis, I., Petridis, F., Ciobica, A., Cojocariu, R., Kazis, D., Kamar, A. A. M., Ionescu, C., Gheban, D., Morosan, C., Gurzu, B., Novac, O., & Novac, B. (2026). Sexsomnia: An umbrella review of clinical, neurophysiological and diagnostic evidence. Frontiers in Neurology, 17, 1795824. https://doi.org/10.3389/fneur.2026.1795824

Mundt, J. M., Schuiling, M. D., Warlick, C., Dietch, J. R., Wescott, A. B., Hagenaars, M., Furst, A., Khorramdel, K., & Baron, K. G. (2023). Behavioral and psychological treatments for NREM parasomnias: A systematic review. Sleep Medicine, 111, 36–53. https://doi.org/10.1016/j.sleep.2023.09.004

Rossi, J., Gales, A., Attali, V., Leu-Semenescu, S., Dodet, P., Groos, E., & Arnulf, I. (2023). Do the EEG and behavioral criteria of NREM arousal disorders apply to sexsomnia? Sleep, 46(7), zsad056. https://doi.org/10.1093/sleep/zsad056

Shapiro, C. M., Yousef, P. F., Gojer, J. A., Hossain, N. K., & Kim, C. Y. (2026). Sexsomnia—A detailed approach to evaluation. Frontiers in Sleep, 5, 1847000. https://doi.org/10.3389/frsle.2026.1847000